Dimanche 4 janvier 2009
Londres - décembre 2008.
Quelque part dans mon quartier, au fond d’une petite allée discrète, il y a un centre d’accueil pour les plus démunis. A l’occasion de Noël, 6500 bénévoles à travers Londres ont été recrutés par l’association CRISIS qui, je dois dire, fait un boulot énorme et très pro. Les bénévoles – volunteers – ont un badge et sont chargés de bien faire tourner le centre. Les invités – guests – vont et viennent à leur guise, et l’idée est de les aider à se sentir chez eux.

Aux première lueurs du jour, un English Breakfast qui réchauffe

Le centre d’accueil de mon quartier est assez grand pour contenir 200 personnes. L’équipe des bénévoles du matin arrive vers 7.00 et les portes ouvrent 30 minutes plus tard pour offrir le petit dej aux guests. L’équipe chargée de la cuisine se relaient pour décharger les livraisons, cuisiner, servir, nettoyer, préparer la suite.

Les activités du matin suivent : dessins, ordinateurs, jeux de société… les bénévoles sont chargés de parler aux plus timides, d’encourager les plus silencieux. A l’étage, on peut prendre une douche, on peut voir un médecin, une infirmière, une masseuse, un coiffeur, un dentiste, une manucure… tous des bénévoles.

Vers midi le déjeuner est servi. Comme pour le dîner, on a le choix entre 2 plats – option viande, option végétarienne – et 2 desserts. En général, les gens se resservent 2 ou 3 fois. Les plats sont à base de produits frais, ils sont chauds et sont ingurgités très vite.

Un après-midi tous ensemble, comme un air de vacances

A 14.00, l’équipe de bénévoles de l’après-midi arrive pour relever celle du matin.
L’après-midi, les guests se relaient dans le centre, pour prendre un café, un thé, pour demander un conseil pour trouver un lit cette nuit… des animateurs se succèdent : un magicien, des chanteurs, des artistes, et tout le monde rit de bon cœur.
Parfois, quand il fait très froid, le centre est bondé, beaucoup sentent l’alcool et les altercations éclatent. Il faut alors séparer en douceur et calmer les esprits.

A 16.00, il fait nuit dehors et la température chute encore plus. Les gens se pressent pour un morceau de gâteau et un thé chaud. A 18.00, le diner commence. Une heure plus tard, le silence se fait plus pesant et les gens quittent peu à peu le centre. A 20.00, les portes se referment sur la nuit, et pendant que les bénévoles nettoient, les SDF marchent dehors et tentent de survivre, une nuit de plus.

Crisis at Christmas

L’encadrement des bénévoles est bien rodé : training, accueil chaleureux, debriefing quotidien, remerciements en masse, soirée de clôture, tout est fait pour qu’on se sente en famille.

Après quelques jours passés dans ce centre, je peux dire que j’ai vu à quoi pouvait ressembler l’enfer. Il y a l’odeur bien sûr, mais surtout la vision de ces corps voutés, de ces visages bouffis, des mains desséchées… si certains sont capables d’avoir une conversation, d’autres souffrent de troubles mentaux, d’autres sont prostrés et perdus. On doit les faire parler, les laisser se confier, et beaucoup racontent une vie d’avant qui était normale et puis… un accident, une longue maladie, un licenciement et tout bascule. Ca fait 2 mois, 5 mois, 15 mois, 2 ans, 8 ans…

En tant que femme, le contact n’est pas évident. Ces hommes ne savent plus parler à la gente féminine, et leur maladresse dégénère parfois en agression. Il y a ceux qui tiennent timidement la main, ceux qui veulent un hug – un calin amical, et puis il y a ceux qui laissent glisser les mains avec insistance. L’équipe de surveillance, très vigilante, intervient de suite, mais tout doit se résoudre en douceur, sans agressivité. Passé le premier choc, il faut apprendre à éviter les regards lourds mais toujours répondre aux yeux qui appellent.

Les bénévoles sont chargés d’accueillir les guests à l’entrée, de nettoyer les douches et les toilettes régulièrement, de servir le thé et le café, de s’assurer que tout le monde a mangé, de déceler les personnes malades pour les conduire au médecin approprié, d’ informer sur les actions mises en place ici et là dans la ville.

Que dire ? J’ai joué au ping-pong avec un jeune Tchèque de 19 ans arrivé ici il y a 3 mois car on lui avait dit qu’il y a avait du travail ici, j’ai palabré avec un Sud-Africain passionnant de 45 ans qui a fui la violence de son pays, j’ai joué au Monopoly avec un groupe de Polonais trentenaires aussi rustres qu’attendrissants qui rêvent juste d’une vie meilleure et j’ai joué aux cartes avec un Portugais qui suite à un accident de voiture il y a 2 ans a tout perdu.

J’arborais un petit drapeau français sur mon badge « au cas où ». Un Algérien est directement venu me parler, puis un Congolais, un Somalien et puis plein d’autres qui se plaisaient juste à me dire « Bonjour, Paris est beau, moi aimer France ».

J’ai passé un Noël incroyable : le plus beau cadeau, ce sont les guests qui me l’ont offert, en me laissant les approcher et partager leur vie. Crisis est une association très bien organisée, qui encadre ses bénévoles avec professionnalisme et qui tente d’apporter des réponses humaines à une situation qui ne l’est absolument plus.

Au bout de 7 jours, le centre a fermé, et les guests sont partis en tournant les yeux pudiquement. A la veille de reprendre mon boulot, je me souhaite, je nous souhaite de trouver le courage de ne plus fermer les yeux sur ce qui se passe en bas de notre rue.
Par redaction - Publié dans : à lire
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